Cachez ce voile que je ne saurais voir!

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Dian Pelangi

Deux récentes “polémiques” m’ont fait porter mon attention sur une question qui me taraude depuis plusieurs années déjà et sur laquelle je ne me suis jamais penché qu’artificiellement. Je parle, le titre de cet article l’indique, du voile islamique.

À vrai dire, je n’ai jamais trop su qu’en penser, et pour une raison finalement toute simple: l’acceptation ou non du voile provoque chez moi un paradoxe parce-qu’il me semble que deux libertés, la liberté de culte et la liberté de la femme, que j’estime importantes, s’entrechoquent. J’admets sans mal que la manière dont je vais considérer la chose dépend souvent de ma sensibilité au moment où la question s’impose à moi.

Je vais donc m’attacher à essayer d’y voir un peu plus clair avec de la matière, sinon objective, du moins reconnue comme faisant autorité sur ce sujet devenu sensible, parce-que le voile est devenu, dans l’imaginaire collectif, un symbole de la différence (et pour certains de l’impossibilité de cohabiter) entre les cultures arabo-musulmanes et christiano-athéo-européennes (oui, j’invente un peu).

Point de départ: désaccords.

Commençons par le commencement: les “polémiques” dont je parlais plus haut. J’hésite toujours à parler de polémiques, la faute à une presse trop friande de gros titres, mais bon, il faut bien que le mot serve malgré tout.

Mercredi 30 mars 2016: Laurence Rossignol, ministre française des familles, de l’enfance

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Un Burkini de chez Mark & Spencer. Tous les burkinis ne sont pas aussi horribles, rassurez-vous.

et des droit des femmes, fait couler beaucoup d’encre après sa sortie sur la récupération commerciale de vêtements et d’accessoires fortement associés à l’Islam, tels que le hijab (le voile islamique), ou encore le burkini, (un maillot de bain intégral, couvrant la tête jusqu’aux chevilles. Nous sommes d’accord, c’est un nom de merde), par de grandes enseignes de prêt-à-porter comme H&M, M&S ou Uniqlo (les liens mènent vers les pages des produits/publicités en question).

Pour résumer, elle trouve irresponsable, de la part de ces marques, de promouvoir et de profiter ainsi “l’enfermement” de ces femmes, dans des pays où le féminisme a tout de même fait un bon bout de chemin. Lorsque J-J. Bourdin la questionne sur la dimension de choix personnel de certaines femmes derrière le port du voile, cette dernière répond qu’en effet, il y a des femmes qui défendent le port du voile, tout comme il existait des nègres qui défendaient l’esclavage en Amérique. (Ou tout comme certains partis  ou groupes politiques dirigés par des femmes promeuvent l’idée de femme à la maison. ndr).

Ce à quoi Pierre Bergé (cofondateur d’YSL tout de même), ajoute une bonne rasade de déclarations droit-de-la-femmistes (toujours dans le même article), revendiquant la libération des moeurs, dénonçant la course au pognon des grandes marques, au détriment de convictions que devraient défendre, selon lui, tous les créateurs.

Points de vues intéressants. Il est certain qu’à la vue d’un burkini, il y a une forme de malaise qui s’installe chez moi. Comme une envie de dire “les gars, ‘faut arrêter de déconner là!”.

Il est également intéressant de suivre toute l’interview de Laurence Rossignol, qui à mon sens, et au vu de sa fonction, défend correctement son point de vue, même si c’est sa comparaison avec les nègres (comprenez “noirs esclaves”) en Amérique qui fut retenue (et qui mit le feu aux poudres, j’imagine) sur les 8 minutes d’interview. Elle parle essentiellement du voile intégral (burka) et du burkini, nettement moins en tout cas que du hijab plus généralement répandu, ceci dit, et, j’ai l’impression, nettement moins problématique aux yeux des occidentaux que nous sommes.

Je voudrais tout de même souligner que, si l’utilisation de l’expression péjorative de “nègre” allait fatalement la poursuivre, le fait qu’elle fasse le lien entre une condition féminine qu’elle estime très soumise et l’esclavage soulève un point fort intéressant du point de vue de l’histoire de nos sociétés. On rembobine de 2300 ans: dans le premier livre de sa Politique, Aristote (†322 ACN) admet l’esclavage comme faisant partie de l’ordre naturel des choses. Il fait très vite le rapprochement entre la condition de soumission de l’esclave et de la femme, et par contraste, de la domination du maître/homme. (Politique, 1, 1252 a4)
Je vous invite à lire la note ci-après pour aller un peu plus loin dans la réflexion.

Passons à la suite: le second fait que nos amis journalistes exploiteront jusqu’à ce qu’il soit exsangue date du 2 avril dernier: Des hôtesses de l’air d’Air France refusent d’avoir à porter le voile lors de leurs escales en Iran.

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La tour Azadi, à Téhéran, ou “tour de la liberté”. lol z’avez compris? (photo: iran-surmesure.com)

En Iran, le port du voile (qu’ils appellent roussari et non hijab, puisqu’ils parlent le persan et non l’arabe. La version totalement couvrante s’appelle le Tchador, et ne laisse paraître que le visage) est obligatoire depuis la fin des années 70, et toutes les compagnies aériennes se plient à cette loi jusqu’à présent.

Bien entendu, l’affaire trouve un écho dans la population française, où les avis sont divisés, le voile étant à la fois considéré comme un signe religieux par beaucoup de nos contemporains (c’est comme si on vous obligeait à porter une croix chrétienne alors que vous n’êtes pas chrétien), et obligatoire de par la loi du pays (ce qui transforme la question religieuse en question légale).

Ce qui est assez drôle, d’ailleurs (enfin si on veut), puisqu’on se retrouve ainsi devant un double discours sur les forums et les commentaire Facebook des partisans d’extrême-droite, qui critiquent à la fois le fait que des femmes françaises soient obligées de porter le voile là-bas, mais qui soutiennent les lois qui interdisent de le porter en France. Génial. Ceci dit, il y a amalgame dans leur chef, puisqu’en France, on n’interdit pas le port du hijab, le voile imposé en Iran, mais bien celui de la burka et du niqab.

Se pose donc la question de savoir que penser de cette histoire de voile et c’est ce que je vais m’employer à faire. (J’ai essayé de trouver un jeu de mot avec “lever le voile sur le voile”, mais j’avoue que j’ai pas osé aller jusqu’au bout).

C’est quoi le problème ?

Parce-que finalement, c’est ça la vraie interrogation de départ que ces polémiques ne font que remettre au devant de la scène, ravivant les débats incessants sur le sujet, depuis au  1989 et l’affaire du foulard islamique à Creil.

Je me rappelle n’avoir commencé à me poser la question qu’au moment où le gouvernement Sarkozy faisait les gros titres avec son projet de loi sur l’interdiction du port du voile intégral. Autant dire que je m’étais fait une opinion très rapide: “Sarko et ses sbires sont des gros cons, c’est liberticide, point barre”. La loi fut votée le 11 octobre 2010 et est aussi appelée dans la presse “loi sur la burqa“. Une loi similaire fut votée en Belgique le 1er juin 2011, mais fit beaucoup moins de bruit (du moins me semble-t-il). Il faut dire que la crise politique dans le pays était alors d’une ampleur effarante. Pour rappel, en France comme en Belgique, il ne s’agit non pas, du moins officiellement (mais gare aux accusations hâtives), d’interdire explicitement la burka ou le niqab, mais d’interdire à tout un chacun de se cacher le visage avec quoi que ce soit, ce qui n’inclut pas un voile tel que le hijab, qui n’est interdit que dans les écoles publiques (depuis 2004 en France et 2010 en Belgique) au même titre que tout autre signe religieux considéré comme ostentatoire comme la kippa, par exemple. (Ici, l’article wikipédia des positions des pays d’Europe sur le voile islamique)

Les objectifs de telles lois peuvent être multiples. L’argument principal vis-à-vis de la burka était sécuritaire: on doit pouvoir voir le visage d’une personne tout le temps. Bon, admettons, ça se défend. Cependant, et sans vouloir taxer qui que ce soit de mauvaise foi, ça faisait des années que la cagoule existait (j’ai moi-même connu l’infâmie de devoir en porter une, bleue et rouge, horrible) et ne semblait jusqu’alors pas poser de problèmes aux pouvoirs exécutifs des pays qui ont fini par adopter ces lois. D’autant que le “petit nom” de la loi: “loi sur la burka”, parle de lui-même.

Un autre objectif est de préserver intact le principe de laïcité du service public. Nos états étant séparés de toutes formes de religions, alors le service public doit emboîter le pas. Les enfants ne peuvent donc plus porter de signes religieux à l’école (jusqu’à 16 ans en Belgique). De même que pour le précédent objectif, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi le besoin de planquer les signes religieux intervient si tard dans l’esprit des gouvernements, les signes religieux ne sont pourtant pas apparus par enchantement au début des années 2000! De là à faire un parallèle avec le 11 septembre 2001, il y a un pas que je ne franchirai que pour poser la question. Il y a d’autres projets de lois sur le tapis, en France comme en Belgique, comme l’extension de l’interdiction du port du voile dans les universités ou aux guichets de différents services publics.

L’argument féministe est louable à mon sens, parce-que le sujet me touche, le but étant de

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Mais tellement mal compris…

prévenir la possibilité que des femmes aient à porter le voile sous la pression. Parce-que pression il y a. Parfois, certainement. Souvent, peut-être, je n’en sais rien.

Systématiquement, lorsque le sujet revient sur le tapis, des femmes voilées par choix prennent la parole. Mais, malheureusement trop peu entendues, on ne peut pas dire que l’effet de leurs interventions soit très probant. Ce n’est pourtant pas faute de prises de position ou même de visibilité, puisque la plupart des journaux en ligne leur donnent la parole; une simple recherche Google le confirme en 5 minutes: les témoignages sont nombreux. Un livre leur a même été consacré et ce n’est probablement pas le seul.

M’est avis qu’on ne peut malheureusement reprocher le manque d’écho de leur parole qu’à la montée écœurante de l’islamophobie dans nos contrées auto-proclamées civilisées, qui semble rendre une partie grandissante de la population complètement sourde au moindre argument sensé. Les partis d’extrême droite de toute l’Europe s’engraissent en brandissant du “Grand Remplacement” et jouent sur la peur de la folie présumée de ces gens venus d’ailleurs, capables de soumettre leurs femmes au point de les couvrir des pieds à la tête, gants compris.

Mais déjà je fais dévier le sujet sur l’extrême droite et je sens l’envie de m’éloigner du thème de départ pour vomir ma bile sur ces partis d’empaffés de manipulateurs. Ressaisis-toi, vieux, qui sait, c’est peut-être une nécessité?

Paradoxe.

Tout le problème est là: je ne peux pas, et je pense que je suis loin d’être le seul à me trouver dans cette position délicate, accepter simplement de laisser pisser cette histoire de voile parce-qu’elle ne me concerne, de toutes manières, en rien.

À vrai dire, il y aurait même un certain confort à laisser faire les ardents défenseurs de nos “traditions”, puisque je suis un vrai bon Belge, je rentre dans la case du gars qu’on ne viendra jamais faire chier pour son étrange capacité à rester bronzé toute l’année ou pour sa religion moyen-âgeuse pas de chez nous. Et même en cas de Grand Remplacement, j’aurai le beau rôle, puisque je suis né homme, et ça me protège de toute une série de choses.

Je fête même Noël, c’est dire si je suis clean (bon c’est plus pour le vin que pour Jésus, j’avoue tout).

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Si seulement…

Mais je ne peux pas. J’ai grandi dans un monde où la pluriculture était un beau projet, j’ai eu des profs qui m’ont appris que c’était une excellente chose de laisser venir l’inconnu à soi, qu’il y avait beaucoup à gagner pour chacun en surmontant la peur et les préjugés. J’ai grandi dans un monde où la charte des droits de l’homme était UNIVERSELLE, et où universel signifiait que c’était pareil pour tout le monde, peu importe qu’il soit black ou blanc, musulman ou athée, ou même qu’il soit un criminel endurci.

Ce n’est pas de l’amour envers mon prochain. C’est la conscience que tous les humains sont égaux face à leur nature. Nous éprouvons tous le besoin intrinsèque de donner du sens au monde et aux choses qui nous entourent et nous le faisons presque malgré nous; nous le faisons avec les outils qui nous sont donnés par notre entourage, par notre environnement, par ce qui nous influence sans même qu’on s’en rende compte. Comment estimer que ma pensée et mes convictions peuvent être supérieures à celles de n’importe qui alors que je sais que la manière dont je vois le monde a été construite de toute pièce au cours de ma vie? Que tout ce que je pense savoir n’a jamais été qu’une méthode pour me permettre d’évoluer dans le monde qui est le mien?

Nous sommes tous égaux parce-que nous avons tous fondamentalement tort dans la représentation qu’on se fait du monde extérieur, ce qui, paradoxalement, donne du crédit à n’importe quelle représentation, puisqu’elles finissent par toutes se valoir en ne valant “rien”. Certaines représentations vont simplement prédominer au moment de notre naissance, c’est le cas des religions, des idéologies, etc… Ce sont des schémas “prêts-à-penser”, sur lesquels se baseront tels ou tels groupes humain.

Le groupe au sein duquel je suis né a conçu les droits de l’homme après s’être rendu compte que ce qu’ils estimaient être des droits fondamentaux avaient été traînés dans la merde et rincés à la boue lors de la seconde guerre mondiale. Bien conscients qu’il ne suffit pas de dire les choses, une liste de ces droits a été faite, et les Nations (si chères à l’extrême-droite) ont dû ratifier cette liste, et nous, occidentaux, avons tous grandi sous son égide.

Lorsque je me demande ce que je pense du voile, je pense systématiquement à l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme: “Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.”

Cet article à lui seul justifierait le port du voile islamique, en tant qu’il est considéré par beaucoup de musulmans comme un signe religieux (nous reviendrons plus tard sur ce qu’en dit le Coran).

Mais on ne choisit pas le droit qui nous arrange pour justifier telle ou telle pratique (sinon qu’est-ce qui m’empêcherait de revendiquer une ancienne religion cannibale?). La charte des droits de l’homme fonctionne comme un tout uniforme, et pas comme une série de droits particuliers indépendants les uns des autres. C’est toute entière qu’il faut la lire, si on veut l’appliquer.

Voici d’autres articles se rapportant au sujet qui nous occupe:

Article 5 :“Nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels,

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Le logo des droits de l’homme

inhumains ou dégradants.” Je fais personnellement référence à la soumission que subissent, dans certains cas au moins, certaines femmes forcées de devoir porter le voile, intégral ou non. Ce serait de l’angélisme de dire que c’est toujours le fruit d’un choix.

Article 12: “Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes.” Pourtant, en voulant légiférer sur le sujet et notamment en brandissant l’argument féministe, on s’occupe d’affaires qui ne nous regardent absolument pas, au final. Peu importe qu’on trouve “féministement” bon ou non le port du voile, puisqu’il s’agit à ce moment là d’une tentative de normalisation d’un idéal de “ce que doit être la femme”. On peut trouver que le voile est un signe de soumission, mais il n’est écrit nulle part qu’une femme ne peut pas se montrer soumise, à partir du moment où celle-ci ne se plaint pas de sa condition et qu’elle ne subit la violation d’aucun de ses droits, il n’y a rien à ajouter.

En revanche, il est capital que ces femmes (et toutes les autres, d’ailleurs) aient la pleine connaissance de leurs droits et qu’elles puissent agir à partir du moment où elles l’estiment nécessaire, et l’article 26.2 sur l’éducation nous éclaire sur ce sujet:
Article 26.2: “L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine et au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Elle doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux, ainsi que le développement des activités des Nations Unies pour le maintien de la paix.”

 Enfin, et c’est sans doute le plus difficile, il s’agit d’accepter que, même si l’on peut être en désaccord avec certaines pratiques qui nous sembleraient étranges, il s’agit pour nous tous de garder en tête que tout le monde jouit de ces droits et que notre vision subjective du monde ne peut pas être imposée aux autres sous prétexte que leurs pratiques nous interpellent:
Article 29:  1. L’individu a des devoirs envers la communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité est possible.
2. Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.
3. Ces droits et libertés ne pourront, en aucun cas, s’exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations Unies.

Je pourrais ajouter l’article 11, sur la présomption d’innocence, puisque derrière la condition de la femme voilée, c’est tout de même les hommes qu’on accuse systématiquement de la maltraiter.

Réflexion:

Bien entendu, la charte des droits de l’homme n’est jamais respectée au pied de la lettre, par exemple, si l’on invoquait l’article 3: “Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.” pour remettre en question les prisons, on s’exposerait bien vite aux rires des Chambres et des Congrès du monde entier.

Mais il semble important (et ça me semble complètement dingue) de rappeler que le port du voile n’est pas un délit! Et peu importe qu’on estime qu’il soit légitime ou pas au travers du Coran: si ces personnes pensent qu’il s’agit d’un acte religieux, alors c’en est effectivement un, et il ne représente un danger pour personne, quoi qu’on en dise.

En revanche, il s’agit de rester vigilant: le choix de porter le voile comme signe religieux ne doit revenir qu’à la femme seule et ô combien j’aimerais que toutes les femmes du monde puissent avoir le pouvoir d’exercer ce droit pleinement, et pour tous les sujets.

J’ai pour exemple un souvenir personnel, qui m’avait alors interpellé et que je relis aujourd’hui avec l’œil neuf du type qui en est à 3723 mots sur son article (ça aide).

Dans mon voisinage s’est installée il y a peu une famille musulmane: un couple et leur fille qui doit avoir quatre ou cinq ans. Madame est voilée. Ils ne font pas de vagues et sont même plutôt silencieux, on pourrait presque prendre leur distance pour de l’antipathie, mais je pense qu’il s’agit essentiellement d’un problème de langue. Monsieur ne me répondait pas lorsque je lui lançais un bonjour, mais madame, si (aujourd’hui, il répond). Elle semble, pour le peu que je la connais, être une femme souriante, leur fille a l’air heureuse, monsieur semble être un bosseur, ils ont fait des travaux chez eux pour embellir la maison, bref, une chouette petite famille, quoi. Mais un jour que je sortais par une porte où on a vue sur leur jardin, il a capté ma présence et a émit un sifflement à l’attention de sa femme, qui sortait justement dans son jardin et qui, j’ai eu le temps de l’apercevoir, était dévoilée. Elle a fait demi-tour hâtivement. Tout s’est passé très vite, j’ai fait semblant de rien en lançant un bonjour à l’homme. Les règles établies chez eux me semblaient claires.

Je mentirais si je disais que ça ne me fait pas bizarre, que je suis totalement ouvert à l’idée que ça puisse se passer comme ça dans une famille. Ce n’est pas du tout mon éducation (ma mère m’a élevé seule avec l’aide de ma sœur, et en a toujours tiré une fierté: pas besoin d’un homme.). C’était limite scandaleux, pour moi. Pourtant, aujourd’hui, je suis presque sûr que si on le lui demandait, cette femme considérerait avoir fait son choix librement. Il n’avait sans doute de libre que le choix limité qui s’offrait à elle, tout comme est limité le choix de vie qui s’offre à chacun. Il est basé sur notre éducation, et s’il est peut-être possible qu’une Européenne ait les coudées plus franches qu’elle au moment de les faire, ses choix seront systématiquement influencés par l’environnement dans lequel elle a évolué. Il serait bien piètre psychologue, celui qui s’imagine que l’humain exerce sa liberté en toute connaissance de causes.

La liberté, c’est la possibilité pour une personne d’emprunter la voie qui s’offre à elle sans avoir à en référer à d’autres personnes. Mais cette personne reste soumise à ses aspirations, qui découlent de son propre vécu, de la manière dont le monde se présente à ses yeux.

Je ne connais pas cette femme, j’invente la vie et les avis que je lui prête. Que sais-je des aspirations qui sont nées en elle au cours de sa vie? Rien. Et si sa vie actuelle correspond à ce qu’elle désirait, quel droit aurais-je de le remettre en question, sous prétexte que ça ne me plait pas à moi?

Finalement, je pense que la seule chose que notre société puisse faire décemment et dans le respect des droits de chacun, c’est offrir à tout le monde la possibilité d’avoir connaissance d’un maximum de possibilités, parce-que chacun, en tant qu’être humain, peut entrer dans n’importe quelle case conçue pour un humain.

Le voile n’est pas un problème s’il est porté en connaissance de cause. Et c’est ce qu’il faut enseigner. Le voile n’est pas un signe de soumission si l’on apprend à ces femmes que, peu importe ce qu’elles croient et la manière dont elles s’habillent, elles ne doivent jamais avoir à subir la moindre violence, ni la moindre pression et que, si elles s’estiment lésées, elles ont le droit de porter plainte et d’être protégées. Il n’y a aucune différence à faire entre une femme battue et une femme voilée battue.

L’attitude soupçonneuse des gouvernements et de certains intellectuels est la conséquence d’une forme de repli communautaire, une peur face aux changements qu’impliqueraient une véritable ouverture de notre monde à tous les autres. Ce repli mène à camper sur des positions et semble légitimer des idées que nul ne devrait avoir le droit d’imposer dans un état de droits. En le faisant, non seulement ils bafouent des droits fondamentaux, mais ils poussent également au repli communautaire des minorités, notamment la communauté musulmane. En remettant en question l’autorisation du port du voile, ce sont toutes celles qui le portent qui sont visées. Cela pousse fatalement celles qui en ont fait le choix librement à le sur-revendiquer. Comment un musulman pourrait-il être tenté de s’intégrer dans un monde où les représentants du pouvoir l’accusent systématiquement de maltraiter sa femme?

Non, je ne pense pas qu’il revienne à nos gouvernements d’intervenir de cette façon. Leur plus grande erreur est de croire qu’on peut laisser sa conscience chez soi, que les religions, qui forment ces esprits, ne sont qu’un point secondaire à prendre en compte alors qu’elles sont fondamentales. On ne peut pas simplement débarquer là-dessus et dire “ta pratique est interdite à partir de maintenant” car, peu importe le bien fondé de cette loi, le croyant se sentira attaqué. Attaquer un croyant sur sa religion, c’est s’attaquer à ce qui construit en grande partie sa pensée, sa conscience, ses conceptions du bien et du mal, etc… Nos états ne doivent pas rejeter les religions parce-qu’ils sont neutres, les enfouir sous le tapis parce-que ça ne les concerne pas. On ne peut pas autoriser les pratique privées et bannir leur existence publique, parce-que les religions existent par leurs croyants, qui sont formés par elles. Au contraire, plutôt que d’essayer de les cacher les chefs devraient s’assurer que toutes les religions et les philosophies aient également droit de cité, et devraient essayer de faire en sorte qu’elles évoluent dans le respect des droits de chacun, ce qui implique des devoirs de la part de tous. Le gouvernement doit faire l’arbitre, doit imposer le respect des droits, mais certainement pas porter un jugement de valeurs.

Notre société a le devoir de soutenir et de protéger les initiatives visant à étudier l’Islam qui, comme les autres religions abrahamiques, a de sévères relents misogynes, et de faire en sorte que les débats puissent s’ouvrir sur l’évolution de cette religion (et de tout autre courant de pensée, d’ailleurs) sans tabous. Les féministes doivent soutenir ce débat, parce-qu’il est clair qu’il y a un problème dans une certaine mesure. Peut-être que le port du voile sera remis en question à ce moment là, peut-être pas, c’est le problème des croyantes, qui n’ont besoin de la part de Mme Rossignol, pour l’exemple, que de ce qu’elle leur assure la possibilité de pouvoir s’exprimer sans crainte. Voilà quel est son rôle.

Il faut incessamment rappeler que la culture occidentale n’est pas le seul modèle acceptable en occident et qu’il ne doit pas nécessairement s’imposer. Il faut dire et redire qu’une femme qui s’épile est soumise aux représentations et aux aspirations de sa société au même titre qu’une femme qui se voile, parce-que ça lui paraît normal, parce-que ça lui paraît important, quelle que soit la raison derrière.

Si notre société doit donner des aspirations, alors qu’elle donne l’envie d’une éducation riche et ouverte tout au long de la vie. Qu’elle s’adapte à notre monde de plus en plus petit, à nos horizons de plus en plus vastes. Qu’elle cherche à aller vers les gens qui ne sont pas informés, plutôt que d’attendre qu’ils viennent par eux-même.

Qu’elle protège les citoyens qui en ont besoin, indistinctement. Qu’elle les protège des discours qui remettent en cause des droits humains fondamentaux et qui sont devenus trop acceptables sous couvert de liberté d’expression. Je rappelle à ce titre l’article 30 de la déclaration des droits de l’homme: “Aucune disposition de la présente Déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un Etat, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés qui y sont énoncés.”

Que les citoyens, puisque ce sont eux qui sont la société, et non les gouvernements, se tendent la main entre eux. Qu’ils soient curieux, qu’ils se renseignent. Qu’ils s’approprient les lois, qu’ils les questionnent, qu’ils en débattent et que chacun devienne acteur d’un monde où on a trop souvent tendance à attendre des autres qu’ils le fassent tourner pour nous. C’est leur droit, c’est aussi leur devoir.

Et la question du voile ne se posera alors même plus.

Notes:

Note: Comprendre l’impact capital de la pensée aristotélicienne dans le monde actuel.

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Aristote. Enfin une sculpture d’Aristote, quoi, le vrai n’est pas en marbre. Enfin il est mort, si ça se trouve des particules de lui se trouvent dans du marbre. Si ça se trouve, des particules de lui se trouvent dans vos poumons en ce moment. Ca fait peur einh? Non?

Il faut comprendre, pour apprécier l’intérêt de la chose, qu’Aristote est un des philosophes les plus influents du monde. Pratiquement oubliée après sa mort (son successeur, Théophraste, préférera s’occuper de ses propres travaux plutôt que de ceux de son maître), la philosophie aristotélicienne n’attire que peu l’attention jusqu’à sa redécouverte par des musulmans, dont elle influencera fortement la théologie dans le commencement.

L’oeuvre d’Aristote arrive dans le monde chrétien par l’Espagne, lors des invasions par les Arabes, qui l’avaient traduite et critiquée, et influencera énormément Saint-Thomas d’Aquin (†1274), un fameux théologien chrétien d’Italie, toujours très étudié (et révéré) aujourd’hui dans les milieux théologiens catholiques, qui s’inspirera en profondeur du philosophe grec pour construire ce qui deviendra la doctrine officielle de l’Église latine (vous imaginez donc l’influence d’Aristote sur le monde chrétien à partir de ce moment là). À la Renaissance (1348-1648), la pensée aristotélicienne est très étudiée  dans les universités.

Même s’il fut plus âprement critiqué par après (notamment par les Lumières), la pensée occidentale restera profondément marquée par la patte d’Aristote jusqu’à aujourd’hui. On lui doit la place de choix qu’occupe (ou que “doit” occuper) la raison dans toutes les préoccupations de l’humain, la métaphysique (même s’il n’est pas l’inventeur du mot), les qualités de l’homme de bien, mais également, très certainement, l’explication et la justification de l’image et la place peu enviables de la femme dans notre société, ainsi que celle de l’esclave, jusqu’à il n’y a pas si longtemps.

Finalement, le lien très étroit que crée Aristote entre esclave et femme trouve une résonance particulière dans l’interview de L. Rossignol, et est d’autant plus intéressant qu’il lie également les théologies musulmane et chrétienne (qui elles-même sont très liées aux cultures des pays où elles ont tenu lieu de religions principales) entre elles, de par l’influence qu’elles ont en commun avec l’oeuvre de l’antique philosophe.

Il est clair, dans le chef de beaucoup de penseurs/euses féministes, qu’Aristote est une des données principales du problème qui les occupe.(mais aussi, bien sur Platon, le maître d’Aristote, et de fait Socrate, le maître de Platon, ou encore Schopenhauer bien plus tard, mais qui n’atteindront jamais le même niveau d’influence.

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Note: Les raisons pour lesquelles la France n’envoyait plus d’avions vers l’Iran.

Il faut savoir que le dernier vol direct entre la France et l’Iran date d’il y a huit ans, conséquence d’une série de sanctions prises contre cette nation qui tentait alors de développer son exploitation de l’énergie nucléaire, et que les USA, et dans la foulée beaucoup de pays occidentaux, ont perçue comme un risque majeur de voir l’Iran posséder la bombe atomique. Lorsqu’on sait l’animosité que porte l’Iran à Israël et vice-versa, il existe certainement quelques raisons vraiment valables de préférer éviter que prolifère l’arme nucléaire dans ces contrées, sans compter que la France appréhendait également un effet domino, qui puisse donner des idées à des pays comme la Turquie, l’Egypte, ou l’Arabie Saoudite. Ce qui se passe en ce moment dans certaines de ces contrées me fait penser que cette prudence n’aura peut-être pas été superflue. Après se pose bien-sûr la question du rôle de Police du Monde que se permettent les USA et de leur légitimité, mais ceci est une autre histoire.

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Note: Ce que dit le Coran sur le voile et pourquoi on s’en fout.

Pour expliquer l’existence du voile dans l’Islam, on se réfère généralement à la sourate 33 (les coalisés), verset 59: “Ô prophète! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles: elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Allah est Pardonneur (sic) et miséricordieux.”

On lit aussi la sourate 24 (la lumière), versets 30 et 31:
“30. Dis aux croyants de baisser leurs regards et de garder leur chasteté. C’est plus pur pour eux. Allah est, certes, Parfaitement Connaisseur de ce qu’ils font.
31. Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leur poitrine; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Allah, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès.”

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Hassen Chalghoumi (huffpost Maghreb)

Hassen Chalghoumi, président de la conférence des imams de France et théologien, aborde la question du voile islamique dans son ouvrage “100 idées reçues sur l’Islam”. Il y cite les versets précédents et souligne que les prescriptions vestimentaires occupent une place marginale dans le Coran, sauf pour les traditionalistes. Les “libéraux” réclament un débat sur la question.

Il y souligne le fait que terme de voile islamique est relativement impropre, puisqu’il a tout autant existé et existe encore dans une certaine mesure, chez les Juifs et les Chrétiens, bien qu’il reconnaisse que, dans les rues de France, ce sont essentiellement les musulmanes qui sortent voilées.

Il s’attriste enfin de la loi sur l’interdiction du port du voile à l’école, parce-qu’elle favorise le communautarisme: les parents désireux de faire porter le voile à leur enfant les placeront dans des écoles privées l’autorisant, au détriment de l’école de la République, lieu qui devrait justement faciliter les échanges culturels.

Alors tout ça est bien joli, mais pourquoi on s’en fout de ce que peut bien raconter le Coran, au final? Simplement parce-qu’il est devenu trop courant d’entendre les gens remettre en question le bien fondé de la croyance de quelqu’un en lui objectant que “c’est pas dans son livre”, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas ici, le Coran étant relativement clair à ce sujet. Le problème, c’est d’essayer de trouver une légitimité pour tout et n’importe quoi. Et si le voile n’apparaissait jamais dans le Coran, en quoi est-ce le rôle du laïc lambda de l’envoyer au nez des musulmans? Où dans la Bible est-il fait mention de la trinité? Qu’est-ce qui permet à un Juif de s’assurer que c’est bien Dieu qui a inspiré la Tohra, de laquelle il suit scrupuleusement les lois?

Il s’agit de croyances, de choses fondées sur la foi. Elles existent parce-qu’on y croit. Métaphysiquement, on pourrait dire “j’y pense, donc elles sont”. Elles sont parce-qu’elles ont un effet direct et presque sensible sur la pensée de l’individu. Les choses de la foi existent dans le monde subjectif du croyant, et ça ne concerne pas que les religions, on construit sa vie, ses représentations et ses aspirations autour d’elles. On peut ainsi, par exemple, prendre l’exemple de l’idée de ce qu’est l’amour ou la beauté, qui ont un effet quotidien sur nos vies, mais dont l’acception peut varier très fortement d’un individu à l’autre, expliquant les différences entre eux.

Alors, si ce n’est pour poser la question sérieusement (puisque oui, on peut toujours se poser sincèrement la question, il faut la poser, même, c’est important), il me semble inutile d’essayer de piéger un croyant en lui mettant le nez dans ses incertitudes. Personnellement, j’irais jusqu’à parler de malveillance.

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