Penser les plaies

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Copyright: Ixène, pour le Figaro

Drôle d’époque. C’est ce que je me suis dit toute la journée.

C’est toute une expérience que de vivre un attentat d’ampleur en Belgique. C’est dans ces cas là qu’on constate vraiment ce que c’est, de vivre dans un petit pays.

Je m’y baladais pas plus tard que samedi dernier, dans la nuit. Je vous raconte :

Environ 2 heures du matin. Il fait très calme. Je constate que j’expérimente une Bruxelles tranquille pour la première fois. Sans but, je me me pose sur un banc de la placette devant l’église St-Michel et Gudule. Mais j’ai envie de marcher et j’ai envie de m’imprégner du monde extérieur. Je n’ai pas de sujet à penser et je décide de me balader dans les rues désertes du centre, profiter de l’air frais de la nuit et de pouvoir m’arrêter au milieu d’un trottoir sans me faire bousculer (un luxe, ici). La Grand-Place et ses symboles alchimiques m’ont toujours fasciné, je marche dans sa direction. Sur le chemin, fixée au sol, une coquille en métal; je jouis un instant de l’idée d’arpenter le chemin vers St-Jacques de Compostelle.

Je croise des gens qui se battent à l’orée de la Galerie de la Reine. Ils sont trois, deux contre un. J’interviens. Mais ils ne se battaient pas réellement: c’est un groupe d’amis et l’un d’eux, complètement ivre, vient de se faire voler ses affaires et son argent et ne tient presque plus debout. Il a commencé à se battre parce-que ses potes le retenaient d’aller retrouver les voleurs; c’est ce que m’explique un des gars; il a du sang aux lèvres. Une fille arrive en pleurs, elle parle, mais je n’enregistre pas ce qu’elle dit. Je constate avec un sentiment étrange vis-à-vis de moi-même que je suis détaché à ce moment là, j’aurais dû stresser au moment de me lancer, mais il faut dire que je commence à fatiguer et ils m’avaient d’emblée semblé plutôt jeunes. Ils sont Français, vu leur parler. Le gars avec les lèvres en sang me demande si je suis Belge, allez savoir pourquoi. Toujours détaché de la détresse du groupe, je leur souhaite une bonne soirée et de ne pas se prendre la tête pour l’argent. Mais ils ne m’écoutent plus: le mec ivre recommence à agiter les bras violemment. Je repars, il n’y a rien à que je puisse faire. Je me plais un instant à imaginer la manière dont les Belges seront perçus après l’échange, dans le chef du type à la lèvre en sang: “On se tapait dessus, un mec déboule, nous sépare, demande quoi, repart en disant de prendre la vie à la cool et de pas s’en faire pour l’argent et de quand-même passer un bon week-end.” Je crois que j’ai pas trop foiré mon coup pour notre image. Merci qui?

Je m’engage sur la Grand-Place où quelques fêtards tardifs traînent en riant fort; certains parlent anglais, d’autres une langue que je ne reconnais pas. Deux hommes mangent une pitta en poche qu’ils ont dû acheter dans la rue du marché au fromage, juste derrière. Je m’arrête au milieu de la place, dérangé par les rires et par une jeune femme qui a décidé de hurler en anglais qu’elle a mal aux pieds. Je me détends, je profite de l’occasion, je me mets à sa place, j’imagine, je m’incarne. Les hauts-talons qu’elle doit porter depuis des heures, la douleur à supporter tout ce temps, rien pour la diminuer, rien pour arrêter d’avoir mal. Et tout ça sur les pavés de la Grand-Place. Je retourne dans mes baskets. Elle a une voix vraiment emmerdante, mais son copain la prend sur son dos. Ils rient, titubent, rient encore, marchent. Silence. Sous l’Hôtel de ville, je remarque qu’un combi de police est posté là depuis le début. La place est sous surveillance. J’admire les façades remises à neuf, les dorures, les corps de métiers représentés sur la maison des Ducs du Brabant, les dentelles de la Maison Antoine. Je marche, direction la Bourse.

Des magasins de souvenirs vendent des bouteilles de Leffe à 2,60€. Arnaque. Je souris en pensant aux touristes qui se font pigeonner alors qu’ils pourraient trouver la même bouteille à moitié prix à deux rues de là. Je me demande: combien de fois je me suis fait avoir de la même manière? La maison Dandois sur ma gauche, je remarque que quelque-chose de familier manque dans le coin: l’odeur des gaufres. J’ai faim, et surtout j’ai soif. Je croise de plus en plus de monde.

Sur le boulevard Anspach, transformé en piétonnier, les fêtards sont plus nombreux que je ne l’imaginais pour l’heure, et je m’étonne que la majorité arrive encore à tenir debout au vu de leur état. Plutôt drôle. La Police rôde. Je m’imagine ce que ça doit être de devoir fliquer les soirs de fête comme le nouvel an ou lors d’un carnaval. Rien d’amusant. Frustration. Au milieu de la rue, très fréquentée par les voitures il n’y a pas si longtemps, je regarde autour de moi. Je profite un instant de la sensation de découverte et d’espace ouvert. L’autocollant 24h/24 sur la vitre du Mc Do’ en face de la bourse me laisse penser que la fête est certainement partie pour durer encore et que ça doit être habituel.

Je me dirige vers la place De Brouckère en marchant au milieu de la vaste chaussée. À ma gauche, deux types s’excitent devant un distributeur d’argent. À un mètre d’eux, un sans-abris tente de dormir, ou dort effectivement. Triste spectacle. À ma droite, trois personnes rient. Les effluves particulières du cannabis atteignent mes narines. Je continue. Une fille, sur un banc, pleure dans les bras de son copain. Assis à côté, un groupe hurle de rire. Une bouteille tombe et se casse. Plus loin, des gens s’embrassent. Dans la rue, on marche, on parle, on boit, on danse et on s’amuse, chacun dans son univers, inconscient de l’existence des autres, à côté desquels on passe, sans les voir, moins que des fantômes, les figurants de notre vie.

J’avance. Il y a de moins en moins de gens et ils ont l’air de moins en moins sympathiques. Je me reprends: le tout est de ne pas marcher tête basse. Malgré moi me reviennent en tête les mouvements à faire pour contrer une personne qui m’attrape, par devant ou derrière. La pointe de stress retombe.  Je m’arrête et lève les yeux vers un bâtiment affublé d’un énorme écran éteint. La journée, il y est écrit “Where Brands meet people”. Je m’imagine qu’il doit s’agir d’une agence de pub. Encore quelques mètres, et je suis en face de ce bâtiment où trône un panneau de Coca. Je me rappelle un instant d’un truc que j’avais vu sur internet: des mecs avaient hacké le panneau pour y mettre des images de nibards. Bonne blague. L’éclairage de nuit est plutôt agréable, à cet endroit. J’ai envie de me poser, mais il n’y a pas d’endroit tranquille. Je rebrousse chemin, il est plus de 4 heures.

En remontant, je passe au Mc Do’ prendre un coca. Il y a énormément de gens à l’intérieur. Désagréable. Je me détends, je m’ouvre à l’extérieur, j’apprécie l’instant. Des bribes de conversations, des gens qui rient, d’autres qui n’ont pas l’air bien. La plupart se moque du fait que la file n’a pas l’air d’avancer. A côté de moi, deux types. L’un a une bouteille de vin en main, la regarde avec le masque du dégoût sur le visage. Je lui demande “t’as trop bu?”, il me répond “Me parle surtout pas de boire”. Il a trop bu. Son pote lui dit de pas faire chier les gens. Marrant. Je commande mon coca au bout d’1/4 d’heure, et repars dans la nuit. Certains cafés sont en train de fermer, mais il y a encore du monde. Ils marchent de moins en moins droit. Je remonte vers la Grand-Place en sirotant mon soda un peu trop vite. Là, un groupe de jeunes étrangers me demande de faire une photo d’eux devant l’Hôtel de ville. Vieil appareil numérique, étonné que ça circule encore chez les jeunes. Je prends la photo: elle est à chier. Ils en sont contents, c’est le principal. Je reprends ma route et leur souhaite bonne nuit en anglais. Une seconde plus tard, je me rends compte que je n’ai souvenir d’aucun des visages que je viens de croiser.

Je repasse devant la Galerie de la Reine, puis par la petite placette juste à côté, dont j’ignore si elle a un nom. Une fois la rue de la montagne passée, c’est retour au calme plat. Enfin non: les oiseaux chantent, je me rends seulement compte que je les entends depuis 5 bonnes minutes au moins. Les oiseaux se lèvent tôt, mais de mon point de vue, il est “déjà” 4h30.

C’est le printemps, une nuit fraîche à Bruxelles. Je me rassieds sur le banc de la place Ste-Gudule, j’admire l’église. Apprécier le calme, la tranquilité. Face au bâtiment, je me rappelle avoir lu une fois que c’est dans le silence que Dieu parle.

Au bout d’une vingtaine de minutes, je repars, je prends la voiture et je veux me poser devant l’Atomium. La route est courte: Bruxelles n’est pas bien grande. Sur place. Je contourne la sculpture à pieds. Elle m’a toujours inspiré un certain patriotisme, allez savoir pourquoi exactement. J’aime la manière dont l’objet semble changer en fonction du point d’où l’on regarde. Les tubes et les boules s’entrecroisent ou s’alignent, c’est bien foutu.

Je remonte vers la place de Belgique. Je suis fatigué, je ne pense plus. Je fais une photo de l’Atomium et je repars, cette fois, chez moi, à 50 kilomètres de là, dans une autre ville, pas très loin de la frontière française.

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Ma photo

C’est le dernier souvenir que j’ai de Bruxelles, la quiétude de ses abords et la fête dans son coeur. Les villes ne procurent jamais autant d’émotion que lorsqu’elles sont explorées sous le couvert de la nuit.

Et ce matin, en classe, un pion passe prendre les présences. L’ami me demande “t’as entendu, les attentats à Bruxelles?”. Coup rude.

Je ne pourrai pas le confirmer, mais je crois que la majorité des Belges sont un jour allé à Bruxelles, ont dû expérimenter par eux-même la ville. On a y a tous un souvenir, on a tous dû y aller pour prendre un train ou un avion, ou pour aller à un concert ou une manifestation. En Belgique, quand il se passe quelque-chose, c’est généralement à Bruxelles, on n’a pas tellement besoin de se poser la question, puisque tout le monde a accès à la ville en moins de deux heures, et pour beaucoup d’entre nous, en moins d’une heure (enfin ça dépend des heures).

On a tous des amis qui y travaillent, j’imagine mal quelqu’un en Belgique qui n’a pas reçu de SafetyCheck, aujourd’hui. À part ceux qui n’ont pas Facebook, bien sûr.

Dans ces conditions, beaucoup d’entre-nous situons bien les endroits où ont eu lieu les attentats. S’ils ne sont pas familiers à tous, au moins la plupart d’entre nous y avons déjà été. Le quartier Européen est un endroit tranquille, haut et gris, Zaventem, un aéroport un peu what the fuck où de l’aéroport, tu dois traverser une rue pour prendre un café au Starbucks situé DANS l’aéroport.

Aujourd’hui, en attaquant Bruxelles, j’imagine que c’est l’internationale, la capitale de l’Europe, qui est visée, au vu des symboles choisis: l’aéroport et un métro dans le quartier européen. Mais c’est aussi la capitale de Belgique qui est touchée.

Et j’ai peur. J’ai peur que la peur inspirée par les attentats nous mène sur le chemin emprunté par la France depuis le 13 novembre. J’ai peur de certains ministres du gouvernement fédéral qui multiplient des comportements inacceptables depuis plus d’un an. J’ai peur que Bruxelles, et avec elle la Belgique, ne finisse démantelée au fil des guerres communautaires qui risquent fort de se présenter. Je pressens une occasion de créer un bordel inextricable. Pour la première fois, je ressens l’envie de dire que “Je suis Bruxelles / Ik ben Brussels”

Je savoure présentement cette peur, comme en double-pensée. Je ressens mon coeur s’accélérer en en parlant, en la matérialisant avec des mots. Je me demande ce qui me pousse à l’écrire. Ecrire, c’est voir la pensée.

J’appréhende la folie de mes pairs, quand eux-mêmes croient avoir affaire à des fous. J’entendais tout à l’heure des collègues stresser, dire qu’ils ne voudront plus sortir de chez eux de la semaine. Combien d’élèves auront nous à l’école demain?

J’ai peur qu’on profite de cette peur.

Espérons que l’union fasse notre force, parce-que notre désunion fera la leur.

Quelle drôle d’époque nous traversons.

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Copyright: Belga
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